Charlie c'est la France, la France, c'est Charlie

Le jour d'après, c'est toujours délicat de reprendre pied, de se mettre debout. Avoir la gueule de bois, comme un jour de l'an mais une semaine après, en pire, en plus sournois.

Avoir envie de rire sans y parvenir vraiment, voilà ce qui se déroule au plus profond de chacun de nous. "Sur l'écran noir de mes nuits blanches, Moi je me fais du cinéma Sans pognon et sans caméra, Bardot peut partir en vacances: Ma vedette, c'est toujours toi." Claude Nougaro a bien raison.


Hier, aujourd'hui et demain encore, se lit sur nos visages virtuels, cette inscription symbolique hallucinée collectivement, spontanément, sur l'écran noir du cauchemar que nous vivons. Dans le langage du net, on appelle ça un "mème".  Sur le fil d'actualité, se dresse cette colonne noire d'indignation consécutive à la sidération. Elle est une identification au sens freudien (1921), c'est-à-dire la première manifestation d'un attachement affectif à une autre personne. Ces jours-ci, je ne suis plus seulement psychologue, clinicien, je suis Charlie, je suis français, je suis humain.



L'opposition de l'amour à la haine équivaut à celle entre la vie et la mort. On entend désormais ici et là parler de "pulsion de mort". Mais n'oublions pas que ce concept, s'il en est, s'inscrit d'abord dans un autre, plus général et plus heuristique probablement ; la compulsion de répétition. C'est cela le visage de la mort.

Dans ces moments de lutte contre la haine, la lâcheté, l'obscurantisme, ce sont les mots de Victor Hugo qui me viennent. "La Liberté commence où l'ignorance finit." Il faut savoir éclairer le monde avec des crayons, des concepts et l'humour, bien évidemment. Car comme le disait Georges Wolinski, lui aussi assassiné : "L'humour est le plus court chemin d'un homme à un autre."

Quand viendra à s'émousser le tranchant de cette tragédie, plus difficile sera encore de ne pas céder à l'amalgame, à la vengeance. J'entends, je lis quelques réactions virulentes prônant le retour à la peine de mort pour les coupables. Mais ce sont autant de sirènes qui hurlent dans le même sillon de haine. Laurent Joffrin dans son édito de Libération ce matin, "Charlie Vivra", emprunte des mots qui rappellent la disparition de Jaurès : "Ils ont tué Cabu ! Ils ont tué Cabu, le pacifiste, le généreux, le meilleur homme de la Terre autant que le meilleur dessinateur."
En 1914, quand Jaurès est lâchement assassiné, Maurice Barrès, adversaire politique nationaliste prend sa plume pour adresser ce message à la fille du défunt : "Mademoiselle. Je vous prie de recevoir l'expression de la part profonde que je prends à votre malheur. J'aimais votre père alors même que nos idées nous opposaient l'un à l'autre et que je devais résister à la sympathie qui m'entrainait vers lui. L'assassinat auquel il succombe, quand l'union de tous les Français est faite, soulève un deuil national. Daignez agréer, Mademoiselle, et transmettre aux vôtres mes respectueux sentiments."

Il s'agit de faire face ensemble, debout. Evoquer la barbarie, étymologiquement, la langue de l'autre, c'est mettre hors de soi et du monde un peu trop rapidement tout ce qui ne nous correspond pas. Peut-on retirer le statut d'humanité à ceux qui ont commis ce crime odieux? Je ne le crois pas. Tout le caractère tragique et nauséabond de cette situation provient justement du fait qu'il émane d'autres humains, de semblables. Or, il faut à jamais se souvenir que la paix n'est qu'un cas particulier dans la vie des hommes. Paradoxalement, c'est un combat de chaque instant que de cultiver l'équilibre paisible entre nous-mêmes et nous-autres. 

Malheureusement, il est bien trop rare que les Français embrassent un destin national commun et surement dommage qu'il n'en soit ainsi qu'en ces seules odieuses circonstances de deuil partagé. Il en va de la liberté comme d'ailleurs de l'égalité et de la fraternité, toute devise qu'elle puisse être, elles demeurent des acquis fragiles. 

Meurtrie, touchée en plein coeur, la France a perdu une part de son innocence. Pour autant, céder à la peur, au terrorisme, c'est déjà commencer à mourir. Devant une partie du peuple que l'on assassine, restons debout et n'oublions jamais.

"Tu n'es plus là où tu étais, mais tu es partout là où je suis." Victor Hugo



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